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BRIGITTE VAGLIO a écrit à propos du film Le voleur de feuilles :

Le voleur de feuilles est un film d’une rare originalité qui superpose en permanence deux histoires, deux époques qui finissent par se télescoper et se retrouver de façon tragique.


On note plusieurs thématiques qui structurent ce film.


1°) La thématique du jeu


La vie des trois héros de l’histoire, Dédé, Guy et Isabelle est un jeu de rôles, un jeu des apparences où chacun fait semblant d’être ce qu’il n’est pas : une vieille dame ingénue, un ancien jockey, un assassin.

C’est un jeu avec le passé réel et le passé rêvé. Une plongée dans la nostalgie avec le temps des guinguettes, les souvenirs d’enfance – ce paradis perdu.

Les adultes jouent comme de grands enfants qu’ils sont restés : ils montent sur les manèges de la fête, ils s’échangent des messages secrets aux courses hippiques, Dédé fait des facéties à l’Académie de billard, Guy fait « une grosse bêtise »  en giflant trop fort sa femme, Dédé vole des feuilles comme les gamins volent des cerises qui sont toujours meilleures sur l’arbre des voisins.

Le hasard et les jeux de hasard ponctuent la narration, les badauds parient sur les couleurs du parapluie qui tourne comme la roulette d’un casino, le ferrailleur qui joue aux cartes, joue à se taper la tête contre les murs, Dédé ne vit que de jeux et de paris : turfiste comme le Gabin du Gentleman d’Epsom, et au final, le jeu apparaît dans toute son absurdité quand il s’agit de voler des feuilles de bananier en plein Paris ! et cela se termine par la mort stupide et inattendue de Guy.

Les personnages jouent aussi avec les sentiments : Jean le peintre et Isabelle la jeune fille de bonne famille jouent aux amoureux à la Peynet. Ils jouent au jeu enfantin «  si un jour, on était les maîtres de la jolie maison à colombages «  , «  si un jour on avait des enfants «  Mais eux-mêmes , sont-ils réels ?

Tous ces jeux sont le reliquat d’une enfance que nos trois héros ne veulent pas quitter parce qu’ils refusent de se contenter d’une réalité banale te médiocre.


2°) La thématique de l’amitié vraie


C’est l’amitié virile entre le grand et le petit . Le géant taciturne et tourmenté – Jean-Pierre Castaldi – le tendre dur dédié aux rôles de costauds des Batignolles, et le petit rusé, intelligent, astucieux, le titi parisien par excellence et c’est le talentueux et sympathique Pierre Trabaud qui l’incarne. Le Riton séducteur d’ Antoine et Antoinette est devenu le Joe Dalton des faubourgs. Ce couple de duettistes rappelle Laurel et Hardy, Astérix et Obélix. Ce sont les Pieds Nickelés de Paname. L’un guide l’autre, l’un protège l’autre.Ils sont amis parce que complémentaires et opposés. Entre eux, pas de questions, pas de conditions.

A cette amitié entre hommes s’ajoute celle de la vielle dame, Isabelle, la délicieuse Denise Grey qui allie poésie et fantaisie avec élégance.


3°) La thématique de l’amour


Amour sublimé de 1920 où Jean et Isabelle s’aiment d’un amour tendre et frais, amour dramatique sur fond de violence conjugale en 1960 où Guy et Nicole ne se comprennent pas et où la belle-mère joue le rôle de mère castratrice ; et amour platonique qui unit à la fois le couple improbable de Dédé le monsieur sans domicile fixe de 50 ans et Isabelle , la vieille dame digne mais facétieuse de 80 ans. Dédé est son chevalier servant, son rempart contre la solitude.


4°) La thématique du déni de réalité lié au refus du présent


La maison est un musée vivant au pays des fantômes : le père peintre et l’amoureux Jean, Isabelle évolue dans un univers subtil, sophistiqué, nappes en dentelle, service à thé en porcelaine rare, tableaux, bibelots, gramophone et vieux tacot ! Le seul lien avec la modernité et le présent, c’est le téléphone- et encore, il est d’époque – c’est sa «  bouée de secours »  pour appeler à l’aide. De son côté, Dédé vit aussi dans un univers imaginaire où le simple garçon d’écurie se présente comme un ancien jockey. Sa façon à lui de refuser la modernité c’est de préférer les feuilles réelles des arbres aux feuilles en plastique qui ornent les étals du poissonnier. Poésie contre réalité. Réalité poétique. Humanisme contre mensonge aseptisé.


5°) La thématique du destin


Isabelle tire les cartes et c’est toujours la carte du pique qui sort et annonce la mort de Guy. Le destin se joue des personnages : le téléphone sonne et on apprend que la femme de Guy est toujours en vie , trop tard ! il est déjà parti voler les feuilles qui voleront sa vie. Et le fil conducteur de ce destin , c’est la barrière : la fameuse barrière peinte par Jean «  pour protéger les enfants »  , la barrière suggérée par Dédé à Isabelle qui peint la maison d’autrefois et la grille qui arrête Guy dans sa fuite et contre laquelle il vient s’effondrer. Ironie du sort : Guy a fui Amiens en croyant être devenu un assassin et c’est à Paris qu’il est tué comme un voleur qu’il n’est pas vraiment.



Ce film réalisé par un acteur qui a joué avec les plus grands cinéastes et les meilleurs cinéastes de son temps est nourri de multiples références.

Pour la période de 1920, on pense à la Partie de campagne de Jean Renoir avec ses promenades au bord de l’eau, ses amours perdues. Pour la période de 1960, on pense à l’univers typiquement parisien de Michel Audiard avec son argot des faubourgs, ses bons mots, (  Dédé dit qu’il joue aux courses pour encourager la race chevaline ), ses arrière-boutiques, ses tripots clandestins et ses turfistes de la dernière chance.

Son comique délicat rappelle celui de Jacques Tati avec ses personnages poétiques. Et la passerelle entre ces univers, c’est au sens propre et au sens figuré, celle de Louis Jouvet auquel il fait un clin d’œil quand Dédé dit qu’il change «  d’atmosphère »  en franchissant le canal Saint-Martin. Pierre Trabaud , homme de culture française, s’inscrit dans la tradition de Jean Giraudoux avec son personnage de vieille dame qui rappelle La folle de Chaillot. Ici , c’est la folle de Montmartre, pas si folle.

Et c’est à elle que revient le dernier mot : le rêve est vital. Il faut rêver sa vie pour la vivre intensément.

Le rêve, l’imagination, c’est bien la folle du logis, c’est cette maison perdue ou rêvée qu’Isabelle ne cesse de peindre.

 


BRIGITTE VAGLIO

Professeur certifié de lettres modernes


17 février 2009


Affiché le 20 mars 2009