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BRIGITTE VAGLIO a écrit à propos du film Le voleur de feuilles :, posted on 20 Mar 2009 by Rotem
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Le Voleur de Feuilles ou l'exigence du réalisme, par Georges MONTCRIOL
«Le voleur de feuilles» est un beau film, prodigieusement alerte, poétique parfois, dont la mélancolie est tempérée par l'humour et la gouaille du personnage central, et qui enseigne d'ailleurs, contrairement aux apparences, les dangers de la sentimentalité excessive et l'exigence du réalisme. En effet, on pourrait croire sombrer trop vite, avec les premières scènes qui nous montrent un couple énamouré de jeunes fiancés, dans la mièvrerie des bons sentiments qui signe les إ“uvres médiocresآ ! Il n'en est rien, et le film, si l'on porte attention aux moindres détails et aux différences essentielles des personnages, se révèle au contraire beaucoup plus sombre et plus amer qu'une lecture superficielle pourrait le laisser entendre.

A travers la rencontre de hasard de trois êtres fort différents ( Isabelle , Guy , André ) qui vont constituer les trois points singuliers d' un étrange triangle vivant , nous est révélée l'essence de l'existence, constituée de rêves avortés de bonheur, de vocations ratées, d' accidents hasardeux sources de drames, de la perte d' êtres chers qui nous bouleverse toujours آ«آ parce qu'on ne croit jamais que les choses puissent disparaîtreآ آ» comme dit Isabelle . C'est aux différences et aux relations des trois personnages et à la sagesse qu'elles nous enseignent sans doute, que nous nous attacherons ici, nous limitant à cette approche du film.

Le lien noué, puis dénoué entre les trois points singuliers du triangle structure le film.

Le triangle se constitue d'abord par la rencontre de hasard d'André et de Guy, puis de ceux - ci avec Isabelleآ ; la relation entre les trois personnages atteint le maximum de sa positivité au milieu du film où les trois points du triangle renvoient l'un à l'autre dans une fluidité parfaite, (transmission complice des signes au champ de courses et communion joyeuse à la fête foraine). Puis la figure va se déconstruire et se disloquer avec le projet de départ d'André et la disparition tragique d'un point singulier du triangle (Guy).



Ce qui caractérise l'existence d'Isabelle, après le drame qu'elle a connu (mort accidentelle du jeune et beau fiancé) et qui a brisé le grand rêve de sa jeunesse, c'est la nostalgie constante du passé, qu'elle a d'ailleurs , on le comprendra plus tard, falsifié. Certes, elle subit souvent les images fortes de jadis dans une intense émotion. Ainsi est - elle envahie parfois par l'odeur des cigarettes que fumait son fiancé آ«آ comme s'il était tout prèsآ آ» et par des images de leur bonheur. Mais on dira aussi bien qu'elle choisit névrotiquement de demeurer dans la proximité de ce passé pourtant si lointainآ ; aussi le reproduit - elle et le fixe -t-elle par la peintureآ :آ«آ vous peignez le passéآ آ» lui dit André . Elle conserve religieusement dans un meuble les photos de ses parents, de sa tante, et dans la pièce principale, sur chevalet, le portrait du jeune homme disparu. A vivre ainsi le temps, il nous est indiqué nettement qu' on risque de végéter dans la solitude et la mélancolie, laquelle n'implique pas forcément malheur atroce , mais statut anormal de morte - vivante , ce qui est le cas de cette femme, avant sa rencontre avec les deux hommesآ ; parce qu'elle reste fixée pathologiquement à ce passé, elle se trouve totalement déconnectée du temps présent. Elle est sentimentale et fleur bleue, comme le montre son évocation de la chanson du vieux phono qui dit l'aventure d'une petite fille malade dont le médecin annonce qu'elle mourra quand les feuilles tomberont, à l'automne, et dont le jeune frère rattache alors les feuilles aux arbres. ( Le contenu de la chanson fait sans doute écho à la scène du vol des feuilles sans qu'on puisse en tirer un sens précis ) .

Ainsi, elle conserve la vieille voiture du bonheur, qui n'a fait que 5000 kms en soixante ansآ (la présence incongrue de celle- ci à travers les rues de Paris marque bien la rupture avec l'époque présente). Elle a largement de quoi vivre du patrimoine paternel, car elle est de famille bourgeoise ( maison, rentes, jumelles de théâtre )آ ; dans l'enfance, l'odeur des écuries آ«آ l'importunaitآ آ»آ ; à la limite, est peut - être suggéré ici que l'aisance peut faciliter une complaisance à la nostalgie sentimentale et au refus du présent. Confronté à ce dernier et sans grandes ressources, André est contraint , lui, à l'invention permanente d'expédients.

Emmurée vivante avec ses souvenirs , آ«آ sans radio, ni TVآ آ», elle ne reçoit pas d'appel téléphonique, (donc n'a développé aucune relation socialeآ ! ) mais décroche parfois l'appareil pour vérifier qu'il marche آ«آ c'est ma bouéeآ !آ آ» (terme qui en dit long sur la potentialité d'une noyadeآ ).

Aussi, on ne s'étonnera pas de la voir réduite à mendier les relations humaines; ce n'est pas par générosité qu'elle se propose de loger les deux compères, mais bien pour meubler sa solitude; elle supplie véritablement André d'accepter l'hébergementآ ; elle tentera d'ailleurs aussi de retenir chacun de ses hôtes avec des offres habiles, quand elle apprend le départ d'André, proposant le dessin d'un cheval avec un gamin à ses pieds à ce dernier (qui avait évoqué ses nuits d'enfance passées dans les écuries), et un poste de chauffeur à Guy passionné de mécanique auto. Elle souhaite, en les accueillant, qu'ils restent chez elle pour être ses

آ«آ gardiensآ آ» ( terme qui dit son sentiment d'insécurité , révélé aussi par son réveil apeuré au bruit du choc de la tête de Guy contre la poutre ). Elle avouera enfin que leur rencontre lui donne le sentiment d'émerger آ«آ d'un long sommeilآ آ»آ !

André lui reproche avec vivacité cette mort sociale آ«آ il s'est passé des choses depuis I900آ !آ آ». Même s'il apprécie le lieu où vit Isabelle, il déclare qu'il peut se croire chez un antiquaireآ et confie à Marguerite, le patron de l'Académie de billard, qu'il habite dans un musée. (Tous ces termes suggèrent bien la mort au présent qui caractérise Isabelle).




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Guy, est un brave colosse du Nord (Amiens), frustré de sa vocation ratéeآ : la mécanique automobile. Il mange comme deux et boit trois demis de bière à la suite. Dès le départ, il est utilisé par André qui le fait passer pour son neveu (آ«آ j'ai une affaire à te proposer آ آ»). Il a besoin de lui et ne cesse de le mettre en mouvement, de se servir de lui pour récupérer de l'argent ou pour jouer aux courses. En effet , sa force considérable ne se déploie efficacement qu'à la sollicitation d'André et sous sa direction à des fins intéressées (recouvrement de vieilles dettes ) ou ludiques ( lutte à la fête foraine ). Il ne connaît de succès et de bonheur que dans les activités marginales que sont ses passions d'enfance, (cueillette des champignons et mécanique). Il est tendre et beaucoup plus doux qu'André avec Isabelle qu'il appelle respectueusement Madame jusqu'à ce qu'elle lui demande de cesserآ et s'inquiète du devenir de cette dernière lorsqu' André sera parti . Il est également sentimental , ému par sa propre enfance blessée par des dramesآ : abandon du foyer par le père (qui a fui avec une cliente de son restaurant), a été cru mort longtemps, et n'a plus jamais donné signe de vie. Guy s'est mis alors au fourneau avec sa mère et son frère, mais survient une mésentente avec ce dernier, qui marié, va vivre à Paris, le propre mariage de Guy connaissant l'échec. En effet, sa femme détestant l'odeur des étangs et de la cuisine du restaurant a aspiré à la grande villeآ ; sa belle-mère, par peur de se retrouver seule, s'est mise à la détesterآ ; ainsi l'insulte de la bru (ta mère est une putainآ !) déclenche la violence du colosse fragile qui la frappe fort (usage négatif de la force quand il est spontané ) croit l'avoir tuée et est bouleversé de remords .

On pourra se demander si Guy , dont le père était encore plus haut de taille que lui, ne trouve pas, (clin d'oeil du scénariste) un substitut de père dans le petit André qui le dirige toujours (cf la scène où grimpé sur un mur, André le dépasse alors par la taille et l'appelle آ«آ petitآ آ»). Le renversement humoristique de ce rapport filial s'opèrait dans la scène des coups de fronts, où André sérieusement آ«آ secouéآ آ» est آ«آ paternéآ آ»آ par Guy, qui le borde dans son lit.

Comme Isabelle, Guy est inadapté au présentآ ; mais on se gardera de les identifier sur ce plan. Il lui arrive bien également de se rapporter au passé, mais c'est plutôt activement, par association d'idées (c'est la proximité d'un étang réel et l'évocation de cannes à pêche par André qui induit l'évocation des étangs de l'enfance et des moments partagés avec le père aimé). Certes, l'émotion peut alors lâ€کenvahir ponctuellement dans de belles scènes (nostalgie et résonance des voix de jadis devant la barque vide). Mais à la différence d'Isabelle, il n'est pas installé en permanence dans la rumination des souvenirs. C'est au contraire le séjour constant dans le seul passé qui engendre la perte du réel chez Isabelle. Au fond, elle ne connaît que cette unique dimension du temps avant le آ«آ réveilآ آ» de la rencontre.

L'essentiel du personnage de Guy est ailleurs. S'il est inadapté au présent, c'est par maladresse, balourdise, incapacité d'initiative et de réponse adéquate aux problèmes rencontrés et qu'il faut résoudre pour avancer vers l'avenir. Il le demeurera malgré sa rencontre avec André et Isabelle et sera privé de futur. Persuadé d'avoir tué sa femme, il est désemparé, incapable d'agir efficacement et de résoudre cette situation problématique en adulte autonome ; ainsi a – t - il fui d'Amiens à Paris, où vit son frère, dans un mouvement de recherche d'appui familial, mais paradoxalement n'ose pas contacter ce dernier, dont il possède pourtant les coordonnéesآ ; il se dérobe devant la réalité, au lieu de l'affronter. A André qui le questionne sur ses intentions, il ne parvient qu'à répondre آ«آ je sais pasآ آ».

Guy est le colosse éternellement maladroit et empoté, qui se heurte la tête au plafond (ce qui nous vaudra le gag du choc des fronts)آ , peine beaucoup à comprendre l'explication du stratagème inventé par André pour gagner aux courses quand celui - ci essaie d'initier ses comparses (آ«آ qu'est ce que je fais, moiآ آ»آ ?).

Sa mort elle- même au fond sera le résultat de sa maladresse, puisqu'il part vers son destin en ne demeurant pas auprès du téléphone pour répondre à l'appel de son frère et qu'il est d'autre part trop lent à fuir la menace du coup de fusil , lors du vol des feuilles.

On pourrait sans doute dire que son manque de capacité à s'adapter au réel présent le coupe de la possibilité d'un avenir.




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André diffère radicalement. Il représente le réalisme absolu, l'adaptation parfaite et continue au présent et à ses problèmesآ .Il ignore totalement la sentimentalité (on pourra seulement se poser la question de savoir si elle ne serait pas profondément refoulée). Originaire d'Aubrac, de condition probablement modeste, très tôt familier des chevaux, il est essentiellement animé par l'humour, la répartie vive, la gouaille (argot). Il aime se jouer des autres ( cf l'épingle sur le tapis de billard)آ ; il dit sans ménagement à Guy que lui aussi aurait pu être jockey آ«آ mais sur un percheronآ آ» et se moque de lui après son affrontement interrompu avec un lutteur forain .

Il témoigne d'une absence de sentimentalité étonnante, (sans jamais se révéler méchant, même s'il est capable de menacer au couteau un médiocre ferrailleur).Quand Isabelle le prie d'accepter son hébergement chez elle (en fait par intérêtآ personnel), il refuse d'abord nettement, puis devant son insistance, cède, mais sans tendresse, déclarant cyniquement آ آ«آ ce soir, j'avoue que çà m'arrangeآ آ». Et quand il découvre qu'elle leur a acheté du linge neuf, il est étonné, mais non ému. Ainsi se moquera –t-il du contenu mélo de la vieille chanson dont parle Isabelle آ«آ ça a dû faire pleurer dans les chaumièresآ آ». Il cherchera d'ailleurs une autre آ« piauleآ آ» par la médiation de Marguerite, et envisage ainsi de quitter la maison d'Isabelle, sans être sensible à son chantage affectif, de même qu'il abandonnerait Guy sans problème. (A Marguerite qui demande si Guy voudrait être videur de sa boîte, André répond à la place du colosse et élimine la perspective en disant que ce dernier n'est pas de Paris)آ .آ Il n'aime pas les liens, a fui soigneusement le mariage, qu'il dit redouter. Quand il se rend sur un marché délaissé depuis trois ans (ce qui confirme son absence d'attachement sentimental ), seuls les commerçants manifestent une émotion réelle ou de courtoisie. Lui demeure non affectif. Personnage incapable de se fixer, de se lier, il vagabonde avec une assez étonnante énergie, il n'est que passage. آ«آ آ Je me baladais à droite, à gaucheآ آ» dit- il aux commerçants qui s'étonnent de le revoir après si longtempsآ . Le sincère آ«آ tu nous as manqué, tu saisآ آ» d'une femme, engendre un آ«آ humآ آ» quasi sceptique . A une commerçante qui lui apprend que son mari est mort depuis trois ans, il réplique immédiatement sans le moindre témoignage de sympathie et avec un cynisme assez frivoleآ : آ«آ alors tu es libreآ آ»آ !

La dimension essentielle est pour lui le seul présentآ : (آ«آ mon passé, je le connais, quant à l'avenir, je préfère pasآ آ») répond - il à Isabelle qui proposait de lui tirer les cartesآ ; il n'a jamais dit je t'aime آ«آ dire je t'aime, ça m'est toujours resté làآ آ»آ dit – il en montrant sa gorge, sauf une fois ou deux où il a failliآ ! (Aveu discret, mais qui n'implique pas de regrets, peut - être plutôt le sentiment de l'avoir échappé belleآ !).

Il espère en revanche l'avoir dit à sa mère entrevue morte, à l'âge de 4 ans, emmenée sur un traîneau, la tête recouverte, allusion qui est faite rapidement, et sans aucune manifestation de tristesse, sans cette émotion qui étreint les deux autres personnages .

Il est sans lien amoureux, (refus ironique du mariage) un brin cynique quand il parle des relations aux femmes (allusion à la bagatelleآ :آ آ«آ Pigalleآ je connaisآ آ» ), affecte un mépris pour l'amour sentiment, et ironise sans illusion sur les dames dont il soupçonne le caractère intéressé, comme le révèle le commentaire sur le propriétaire aisé , gros consommateur d'ailآ : آ« c'est incroyable ce qu'il a pu enjamber comme bergèresآ ;آ faut croire que le pognon est un drôle de désodorisant آ». Il choque même Guy quand ce dernier disant avoir rencontré une fille, n'entend qu'une réplique crueآ : آ«آ et tu l'as sautéeآ !آ آ» alors que l'autre répondآ en sentimental froissé : non je l'ai épouséeآ ! D'ailleurs, lorsque le colosse évoque nostalgiquement son enfance, André (tout en restant absolument plongé dans ses occupations de l'instant ) fait preuve d' une écoute , certes attentive, mais absolument dénuée de sympathie, émettant même souvent remarques prosaïques et plaisanteries douteuses.

Ce qui le caractérise de manière indubitable, c'est le sens parfait de l'immédiate et incessante adaptation aux situations problématiques au fur et à mesure qu'elles se profilent. A Isabelle, il apprend que sa proprio l'a foutu dehors آ«آ mais vous en faites pas je me suis toujours bien débrouilléآ آ». Il domine toujours superbement tous les obstacles qui surgissent dans son espace. Ainsi, au marché, il replace rapidement un plateau de balance qu'il avait déstabilisé, comme il rétablit prestement son équilibre après avoir buté dans un seau dans le parc du آ«آ vol des feuillesآ آ». Il saisit tout très vite, ce qui le rend presque insolent parfoisآ ; à Isabelle, qui lui explique la métaphore de la vieille chansonآ : la petite mourra quand les feuilles seront tombées, à l'automne donc, il répond sans aménité آ«آ merci, j'avais comprisآ آ»آ !

Ce personnage nous enseigne que vivre consiste à faire face lucidement aux problèmes qui ne cessent de surgir dans le présent et à les résoudre efficacement. Il est ainsi le roi du système débrouille, le prince de tous les petits trafics (vente de cravates , de feuilles), des stratagèmes aux courses آ qui rapportent parfois un beau gain , lequel permet de faire la fête (vogue).Car s'il est assez obsédé par la recherche d'argent (آ«آ la fraîcheآ آ»), par nécessité, il est en revanche incapable d'économiser, mais sait dépenser , prodigue dans la victoireآ ; ainsi, après un gain aux courses, il abandonne un billet à un ami , non par sympathie , mais en prince victorieux . Il est habileté et maîtrise (coup génial au billard)آ repère tous les signes d'une situation avec une incroyable rapidité. (Le goût de bouchon du porto de Marguerite ). Il ne subit jamais les contraintes du réel, mais s'adapte immédiatementآ : on n'a pas de truffes pour manger les homardsآ ; peu importe, on les fera à l'armoricaineآ . Il sait admirablement utiliser les autres pour ses propres affaires. Peu costaud , il sait solliciter la force de Guy pour porter ses valises, quand il est épuisé par la montée à Montmartre, comme pour récupérer de l'argent que des brutes lui doivent (épisode du garçon à la moto et du colosse ferrailleur). Il est le faible qui sait s'adjoindre la force nécessaire pour toujours l'emporter, pour rentrer dans son dû, contrairement à Guy dont la force considérable est incapable d'affronter par elle - même les problèmes du réel.




Il ne connaît jamais le trouble émotionnel, la nostalgie du passé ou l'inquiétude de l'avenir.

Ainsi le montre son silence impassible à l'annonce par Guy du meurtre de sa femme. Il ne le questionnera nullement à ce sujet jusqu'à ce que l'autre révèle la vérité. آ«آ Je ne te demande rien, c'est ton problèmeآ آ» (respect de l'autre ou relative indifférence un peu cynique et égoïsteآ ? ) Mais une fois la situation connue , il ne peut résister à l'envie de résoudre la difficulté, pas du tout par altruisme , mais par plaisir de balayer tout obstacle qui se présente. (آ«آ je vais m'en occuper moi, de ton affaireآ آ» dit - il à Guy ). Il est le héros vif - argent dont l'énergie ne saurait résister au plaisir de résoudre tous les problèmes rencontrés. Quand il visite avec Guy la propriété où ils voleront les feuilles, et que ce dernier s'inquièteآ : (comment sauter le mur, y -a -t - il un chienآ ?) André a réponse à toutآ ; il montre à Guy comment grimper à la grille en quelques gestes méthodiques, le rassure pour le chien, آ«آ si ce sont les mêmes proprios que l'an dernier, ils n'en avaient pasآ آ» (remarque qui dit bien son absence d'inquiétude), pensant d'ailleurs à toutآ : آ«آ s'il y en avait un, on l'aurait entendu aboyerآ آ».

Il n'hésite pas à voler des feuilles dans une propriété privée pour les fournir aux commerçants du marché comme il le faisait dans sa jeunesse pour survivre, alors que le plastique a remplacé à présent les feuilles naturellesآ ; cette opposition nature /artifice est présente mais le film s'épargne habilement un cliché fadement écologisteآ ; chez André , aucun sentiment de nostalgie ( souvent réactionnaire ) d'une nature assassinée par le monde moderne, puisqu'il déclare dans la propriété que les feuilles d'un arbre sont آ«آ tellement extraordinaires qu'elles ressemblent à du plastiqueآ آ». Il n'est surtout pas passéisteآ : s'adapter au monde tel qu'il devient, est la sagesse d'André. Il ignore les regrets, les déceptions, la nostalgie. Il est essentiellement celui qui ne rêve pasآ ; ( peut-être par peur secrète d'être déçu ). Il n'oublie pas le passé, mais l'envisage seulement dans sa relation utilitaire au présent ( dettes anciennes à se faire rembourser, pour lesquelles il déclare qu'il a une mémoire d'éléphant ,آ évoquant l'animal par gestes savoureuxآ ! ).

Aussi, on ne s'étonnera pas de voir André reprocher aux deux autres personnages leur inadaptation respective au présentآ ; passéisme d' Isabelle, (آ«آ vous vivez comme en 1900آ ; il s'en est passé des choses depuis , on a été sur la Lune et bientôt on ira en week-end sur Vénus et Marsآ آ») et absence d'initiative adéquate de Guy devant les problèmes آ :آ«آ quand vas - tu te décider à téléphoner à ton frèreآ !آ آ»آ آ et آ«آ faut que tu sois là , ton frère va téléphonerآ !آ آ». André tente perpétuellement de ramener Guy au présent pour lui permettre d'avoir un avenir, ce dernier en étant incapable par lui-même.

Le vol de feuilles se termine tragiquement par la mort du colosse. Ce n'est pas André qui en est responsable , puisqu'il lui avait demandé de rester chez Isabelle sur un ton d'autorité quasi paternelle et que Guy a désobéi, filant à la dérobée comme un enfant , courant ainsi absurdement à un destin tragique, alors qu'il aurait appris, s'il était resté, que sa femme était toujours vivanteآ ! Il est donc privé définitivement de futur à cause de sa propre maladresse, de son inadaptation immature au réel.

Lors de leur escapade à la villa, il est gauche ( bruit quand il descend du murآ ). Il est vrai qu'André lui-même provoque le réveil du propriétaire en renversant bruyamment un seau mal placéآ ; mais le heurt d'un ustensile dissimulé dans l'obscurité ne saurait signifier une maladresseآ : c'est plutôt obstacle imprévu du réel inhérent à toute activité. D'ailleurs, il rétablit immédiatement son équilibre, et s'il avait été seul, rien de tragique ne serait survenu. Car devant la menace du propriétaire armé, il fuit très vite, échappant habilement au dangerآ . Mais c'est lui qui doit encore crier à Guy trop hésitant et chargé des sacs qu'il se refuse à abandonnerآ : آ«آ lâche tes feuilles et grouilleآ آ». Guy, une fois encore, meurt à cause de sa lourdeur devant une situation problématique . André est alors ému fortement devant Guy qui s'effondre touché à mort, mais c'est une émotion fort normale ,آ sans dimension pathologique.




La scène finale nous le révèle songeant à Guy, disant que c'était un môme et qu'il n'avait jamais eu de copains semblablesآ ; comme Isabelle ajoute qu'il est lui aussi, un enfant, il répond alors qu'il n'a gardé de l'enfance que le mensongeآ et révèle sans gêne qu'il n'a jamais été jockey, mais a seulement nettoyé les écuriesآ ! (un menteur qui révèle son mensonge s'autodétruit en tant que tel dans ce mouvement ).

Le mot de la fin est celui d'Isabelleآ : vous n'êtes pas un menteur, mais un rêveur, et آ«آ il faut rêver, car si on avait que la réalitéآ آ»آ ! On évitera toutefois de croire que se tient ici le message du filmآ ! C'est sans doute, pour elle, une manière d'auto-justification intime puisqu'elle ment et se ment depuis longtempsآ ; elle fait croire et a fini sans doute par se persuader , qu'elle a vécu mariée pendant cinquante ans avec le beau fiancé tué accidentellement, s' enfermant ainsi dans la nostalgie plutôt névrotique que l'on sait. Car André, lui, est certainement le contraire absolu d'un rêveur, le film entier l'atteste de manière irréfutable et enseignerait plutôt la nécessité de l'adaptation réaliste au présent.

Il est seulement permis de se demander si l'absence de sentimentalité manifestée par lui ne pourrait pas être le symptôme d'un refoulement puissant de la tendresse et de l' émotion, suite au décès précoce de sa mère.




PARIS DECEMBRE 2008

Georges MONTCRIOL,

Professeur de philosophie

(Lycée Louis-le-Grand)

Paris V




| 4 Comments
Posted on 19 Mar 2009 by Rotem

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